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La Vie devant soi – Emile AJAR

Une libanaise a paris-la vie devant soi-

Dans la vie d’une éditrice, l’une des questions récurrentes posées en tous milieux et toutes circonstances (même les plus tardives et les moins appropriées) reste : « Quel livre me conseilles-tu ? ». Question fréquente mais pas moins délicate, le demandeur s’apparentant alors dans sa requête à un client dans une boutique de mode exigeant qu’on lui trouve la pièce qui lui conviendra, et l’éditrice à une vendeuse qui, pour peu qu’elle conseille une jupe crayon à une néo-Loana ou un 40 à une prétendue taille 36, risque de se faire étrangler (ou du moins sévèrement juger). Heureusement, lorsqu’il s’agit d’amis, la chose devient plus simple et plus plaisante ; aimer faire découvrir un texte est le fondement de ce métier, le carburant des éditeurs. Ce fut donc avec joie que je conseillai il y a peu à  l’ami de notre cher carnetiste jet-setteur François – (qui, bien que moins passionné par les livres que par les sorties culturelles, est l’un de mes plus proches amis), avec joie donc, que je conseillai à Thibault un livre que j’ai lu étant enfant, puis adolescente, puis adulte, que j’ai lu tant de fois que je pourrais en citer des passages entiers et qui, pourtant, n’en finit pas de me combler et de m’apprendre encore : La vie devant soi d’Emile Ajar.

 

Le roman, aujourd’hui considéré comme un classique, a acquis une notoriété éblouissante pour sa qualité littéraire (il a reçu le Goncourt lors de sa sortie en 1975) et pour son histoire, disons, personnelle, puisque signé Emile Ajar, il fut en réalité écrit par Romain Gary (qui avait déjà reçu le Goncourt en 1956 pour son autre fabuleux roman Les Racines du ciel), qui avait choisi ce nom d’emprunt et demandé à un membre de sa famille, Paul Pavlowitch, d’endosser les habits du fictionnel Ajar pour jouer l’écrivain glorieux devant les médias à sa place.

Même si déjà à l’époque certains se doutaient de la supercherie, la vérité n’éclata que six ans plus tard, et avec, la confirmation que Gary avait ainsi réussi à enfreindre la loi sacrée de l’Académie Goncourt d’après laquelle le saint Graal littéraire ne peut être attribué deux fois à un même auteur – et celle, implicite, que nul ne pourra jamais refuser le Goncourt, l’auteur ayant d’abord refusé le prix avant d’envoyer son neveu au front (il donnera d’ailleurs une toute autre version des faits dans un livre paru en 1981 L’homme que l’on croyait). Si « l’affaire Ajar » a fait couler beaucoup d’encre, bien plus passionnante et vibrante est celle de La vie devant soi.

L’histoire est pourtant simple ; Momo, orphelin d’origine arabe, se voit confié à Madame Rosa, rescapée des camps d’Auschwitz et ancienne prostituée ayant depuis ouvert une pension « pour les gosses qui sont nés de travers » (entendez, un orphelinat pour les enfants des filles de la rue) ; écrit à la première personne, le roman raconte donc la vie de Momo avec cette mère de substitution qui, pour grosse, vulgaire et râleuse qu’elle soit, est la vraie et seule famille que Momo ait.

Il ne se passe à proprement parler rien d’extraordinaire, Tom Cruise aurait été un très mauvais candidat à son adaptation cinématographique, et pourtant il s’y passe tout, tout ce qui fait la vie, parce que la relation qu’y dépeint Gary entre cette vieille juive et ce jeune orphelin arabe est bouleversante de vérité (le style, faussement enfantin et oral, aidant beaucoup), parce que la légèreté du roman, des personnages ou de la langue n’empêche pas le lecteur de voir, derrière ces abords moins sérieux, les sujets graves que l’auteur implique, traite et réunit, parce que c’est drôle, tendre et aussi simple que la spontanéité des émotions pures, parce que, mise à nu, dans une langue travaillée pour parler vraie, la vérité éclate – celle de la beauté comme de la tristesse du monde.

Nous en parlions avec Thibault qui me disait combien il avait aimé ce livre en dépit de son manque apparent (et apparent seulement) de sophistication, entendez à l’opposé des styles ampoulés ou emphatiques (parfois très beaux) de certains auteurs, combien précisément son éblouissante légèreté et sa profondeur blagueuse l’avaient touché. L’attrape-cœur de ce vieux Salinger et les figures des romans d’Annie Ernaux ont évidemment pointé le bout de leur nez dans la conversation alors que je lui disais regretter que certains auteurs veuillent parfois en faire trop pour émouvoir. Précisément, parce qu’à l’instar du roman d’Ajar-aka-Gary, un grand roman, un vrai livre, un chef d’œuvre, c’est un livre où ce que l’on découvre, enfermé dans ces dessins sombres que l’on dit mots, ce qu’on lit et qui nous touche, ce qui s’écrit et à quoi on assiste, c’est précisément, je crois, la vie devant soi.

Claude

 

 

 

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