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Muslim friendly ?

By Samar Seraqui de Buttafoco

Je commencerai par dire à Mark & Spencer, Uniqlo, H&M ainsi qu’à Dolce and Gabbana que ce n’est pas en couvrant les femmes qu’on devient « muslim friendly ».

Le voile est une vieille coutume qui remonte aux temps des babyloniens et des perses. Il n’était pas uniquement réservé aux femmes. A l’époque pré-islamique, certains chevaliers arabes le portaient en temps de guerre pour échapper à leurs ennemis.

Il n’était pas non plus synonyme de vertu, ne faisant pas de celles qui ne le revêtaient pas des impudiques. Le voile était surtout répandu chez les prostituées qui ne voulaient pas révéler leur identité. L’islam n’a jamais fait du voile une obligation. Les premières musulmanes ne se couvraient pas le visage en présence du prophète. Elles étaient des femmes libres qui conversaient avec lui (le prophète), ne baissant aucunement les yeux devant un homme.

Tout au long des dynasties des Omeyyades et des Abbassides, la femme musulmane resta dévoilée. C’est avec le déclin de l’empire musulman, à partir du XVIII ème siècle que le voile refit son apparition. Serait-il donc politique ?  Plus largement, je me suis longuement posé cette question : la mode est-elle politique ? PARFOIS.

Mais, ce que je ne m’étais jamais demandé et qui s’impose aujourd’hui à moi avec ce nouveau concept – qui m’est insupportable- de « mode pudique » est :

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La mode DOIT-ELLE être politique ? NON.

La mode est la créativité, la liberté. Elle est aussi là pour transgresser les codes, aller au-delà du bien-pensant. Elle n’est pas communautariste et ne connaît pas de religions. Même si Coco Chanel disait “Montrer les cuisses, oui… mais les genoux, jamais !” (1) , elle a contribué à l’émancipation des femmes. Elle a libéré la taille, supprimé le corset et raccourci les jupes. Une mode à l’image d’une femme active, en route vers son indépendance. Ce sont les années folles. Dans les années 1930, elle pose en pantalon large marinière et cheveux courts. C’est une mode transgenre et transgressive pleine d’emprunts au vestiaire masculin. En mai 2014, Chanel choisit comme décor Dubaï, pour présenter sa collection croisière. La « Cruise » implique-t-elle des maillots de bain ? Que nenni. La maison française contourne la difficulté et réussit ce tour de force de préserver les traditions locales tout en respectant l’esprit de Coco. Comment ? En usant de créativité : elle transforme le keffieh, étole traditionnelle portée par les hommes, en serviette de bain. Avec cet accessoire, la maison fait honneur à la tradition, internationalise le keffieh, le féminise, le libère de sa fonction première d’être sur la tête des hommes et le rend accessible aux femmes.

La mode, qui fait rêver des milliers de jeunes filles, est avant tout une industrie qui a un étalon : le chiffre d’affaires. Il faut vendre et étendre son empire dans des régions du monde où les goûts diffèrent. Comment l’industrie du luxe adapte-t-elle son offre à ces nouveaux marchés au fort pouvoir d’achat ? En se diversifiant et en proposant des offres duales. Les « nouveaux riches » à la recherche d’ostentation et d’une reconnaissance sociale peuvent trouver chez Chloé, Hermès ou Louis Vuitton, des sacs richement parés, vendus exclusivement dans les shopping mall de Dubaï ou Moscou. De l’autre, « les vieilles fortunes » trouvent toujours le raffinement qu’elles affectionnent dans les propositions « classiques » de ces mêmes enseignes. Notons également les offres parfois créées exclusivement pour un pays comme Shang Xia lancé par le sellier français Hermès. C’est de bonne guerre, aucun marchand de cuir ne peut être pointé du doigt. L’acte est purement mercantile, nullement politique.

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La mode est là pour embellir les femmes. Elle peut être transgressive et est un fabuleux miroir de la société. Début des années 1960, les jupes des femmes se raccourcissent quand leurs droits, eux, s’allongent (après le droit de vote et le droit d’ouvrir un compte bancaire, voici qu’elles ont désormais le droit de disposer de leur corps). L’apparat social et la liberté des femmes sont indissociables. Le droit de porter le pantalon(2) s’affirme aussi ces années-là. Il ne s’agit pas de dénuder la femme et d’en faire un objet sexuel à son insu. Il s’agit de la liberté de chacune de s’habiller tous les matins sans contraintes sociales.

La mode est donc révélatrice de l’évolution d’une société. Dans les années 1950, en Egypte, une danseuse du ventre était une artiste. Le Caire était le cœur de l’industrie cinématographique avec ses actrices dénudées, rivalisant de féminité, de sensualité et de liberté. Elles étaient en bikini dans les films. Mais le Caire aujourd’hui c’est quoi ? Des femmes qui se couvrent pour ne pas se faire insulter et agresser dans la rue. Au motif de quoi ? D’être celles qui, par leurs habits, détournent les hommes du droit chemin. Bien évidemment, je ne parle pas de l’élite sociale qui a le pouvoir de vivre en toute liberté dans des clubs privés. Je pense ici au peuple, à cette masse qu’on prive de liberté intellectuelle et à qui on donne le Coran comme seul espoir d’émancipation. Couvrir les femmes revient à augmenter les frustrations des hommes. Qui est le premier consommateur au monde de films pornographiques ? L’Egypte. Toute femme vous dira que ce n’est pas dans un film pornographique qu’elle aimerait qu’un homme apprenne à la baiser.

Chers Stephano Gabbana et Dominico Dolce, votre sicilittude que j’appréciais se revêt d’un voile, vous êtes d’un opportunisme ostentatoire loin de la pudeur que vous revendiquez avec votre collection.

Cette femme que vous voilez est la même qui n’a pas le droit de conduire en Arabie Saoudite, votre premier marché au Moyen-Orient. C’est aussi cette petite fille turque qui rêve de l’époque d’Ataturk, champion des droits des femmes. Ou cette étudiante tunisienne révulsée de voir la nahdha, mouvement réformiste du monde arabo-musulman qui se situe vers les années 1 800 et qui se proposait de rattraper le retard à l’égard de l’Europe en pensant le Tajdîd (renouveau) et l’Islâh (réforme), qui ne comprend pas que Ennahdha soit désormais le nom du parti islamique national.

Muslim friendly, vous ne l’êtes pas.

Elie Saab du Liban, Reem Al Kanhal de l’Arabie saoudite, Madiya Al Sharqi des Emirats Arabes Unis et bien d’autres designers, qu’ils soient établis ou jeunes créateursdu monde arabo-musulman, n’ont jamais exploité le filon et présenté une collection dite « pudique » pour répondre aux besoins de ce marché qui est le leur.

Ces femmes musulmanes n’ont pas attendu les marques occidentales pour trouver leur chic.

Mark & Spencer, Uniqlo, H&M, Dolce & Gabbana, vous êtes « Muslim Opportunist », vous couvrez les femmes quand d’autres « Muslim Fanatic » menacent de les lapider si elles se découvrent et font régner, au nom d’un Dieu qu’ils ne connaissent pas, la terreur dans le monde.

(1) “Montrer les cuisses, oui… mais les genoux, jamais !” : un genou c’est moche et parfois c’est gras.
(2) Le droit de porter le pantalon: L’ordonnance qui interdisait le port du pantalon aux parisiennes a été abrogée, le 31 janvier 2013.
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